Harcèlement scolaire et TND : qui est exposé, qu’est-ce qui protège ?
Jeudi 5 novembre, c’est la Journée nationale de lutte contre le harcèlement à l’école. Selon la dernière enquête du ministère, menée lors de la journée 2025, 3 % des écoliers du CE2 au CM2, 4 % des collégiens et 2 % des lycéens se déclarent en situation de harcèlement.
Ces moyennes cachent des écarts : les enfants avec un trouble du neurodéveloppement sont souvent en première ligne. Que dit la recherche de ce risque, et surtout de ce qui protège ?
L’étude décryptée : harcèlement et autisme, de la maternelle au lycée
Les enfants autistes sont-ils plus souvent pris dans le harcèlement, et qu’est-ce qui limite ses effets sur leur santé mentale ? Une étude publiée en avril 2026 dans Autism Research suit les mêmes enfants de 5 à 17 ans.
Ce que montre l’étude
Emre Deniz et ses collègues (universités de York, Oxford et University College London) ont suivi une grande cohorte britannique : 576 jeunes autistes et 14 963 jeunes neurotypiques. Le harcèlement subi ou exercé a été relevé à 5, 7, 11 et 14 ans, auprès des parents, des enseignants puis des jeunes eux-mêmes. Leur santé mentale a été évaluée à 17 ans.

Parcours entre 5 et 14 ans (jeunes autistes / jeunes neurotypiques)
- Jamais impliqués : 26 % / 62 %
- Victimes à l’adolescence : 22 % / 13 %
- Victimes dans l’enfance : 17 % / 10 %
- Victimes et auteurs : 21 % / 6 %
- Auteurs dans l’enfance : 16 % / 9 %
- Trois jeunes autistes sur quatre impliqués. 74 % ont été victimes, auteurs ou les deux, contre 38 % des jeunes neurotypiques.
- Surtout comme victimes. Près de deux jeunes autistes sur cinq sont uniquement victimes ; un sur cinq est à la fois victime et auteur, trois fois plus souvent que les autres jeunes.
- Le risque ne s’arrête pas au primaire. Pour beaucoup, le harcèlement commence à l’adolescence.
- Des traces à 17 ans. Victimes comme auteurs ont, plus tard, une santé mentale plus fragile, qu’ils soient autistes ou non.
- Ce qui protège : se sentir soutenu. Le soutien perçu (avoir des personnes sur qui compter) atténue ces effets. Chez les jeunes autistes, il protège moins et seulement pour ceux harcelés ou auteurs dans l’enfance ; les amitiés, elles, n’y changeaient rien.
Un éclairage complémentaire. Une méta-analyse publiée en novembre 2025 dans Trauma, Violence & Abuse (Wu, Chen et Chan) réunit 44 publications et plus de 1,7 million d’enfants. Les enfants avec un handicap diagnostiqué y sont environ deux fois plus exposés aux violences que leurs pairs. Le risque de subir plusieurs formes de violence est trois fois plus élevé pour les handicaps « invisibles », et culmine dans le secondaire. Pour le TDAH aussi, une méta-analyse de 212 études (Abregú-Crespo et al., 2024) relevait une surexposition nette au harcèlement.
Ce que ça change en séance
- Posez la question, sans attendre qu’on vous en parle. Le risque est assez élevé pour que le repérage du harcèlement fasse partie de tout bilan et de tout suivi d’un enfant avec un TND.
- Interrogez l’enfant lui-même. Dans la méta-analyse, c’est quand les enfants répondent eux-mêmes que les écarts sont les plus nets : parents et enseignants ne voient pas tout.
- Ne clôturez pas le sujet au primaire. Une part importante des victimes l’est à partir de l’adolescence : reposez la question au collège et au lycée.
- Regardez aussi l’enfant qui frappe ou se moque. Un jeune autiste sur cinq est à la fois victime et auteur : derrière l’agresseur, cherchez la victime.
- Misez sur le soutien plutôt que sur les amitiés. Ce qui protège, c’est de se sentir soutenu par des personnes sur qui compter ; chez les jeunes autistes, les amitiés seules n’ont pas montré d’effet.
Les limites à garder en tête
- C’est une moyenne : un quart des jeunes autistes n’a jamais été impliqué. Le diagnostic ne dit pas ce que vit un enfant donné ; seul l’entretien le dit.
- L’étude montre une association, pas une cause : elle ne prouve pas que le harcèlement, à lui seul, explique les difficultés à 17 ans.
- Une seule cohorte, britannique : le contexte scolaire français n’est pas le même, et l’étude ne porte que sur l’autisme.
- La méta-analyse mêle des handicaps et des définitions de la violence très divers. Ses « deux fois » et « trois fois » sont des rapports de cotes : ils grossissent un peu l’écart quand la violence est fréquente.
Une idée à essayer cette semaine : les deux questions de fin de séance
L’étude le montre : ce qui protège, c’est de se sentir soutenu. Cette semaine, terminez chaque séance avec un enfant ou un adolescent avec un TND par deux questions courtes, l’une pour repérer, l’autre pour vérifier le soutien.
- Demandez avec des exemples concrets. « Est-ce qu’à l’école, quelqu’un se moque de toi, te bouscule, te laisse de côté exprès ou t’envoie des messages méchants ? » Le mot « harcèlement » seul est trop abstrait pour beaucoup d’enfants.
- Puis : « Si ça arrivait, à qui pourrais-tu en parler, à l’école et à la maison ? » Notez les prénoms cités.
- Aucun adulte cité à l’école ? Convenez avec l’équipe, les parents et l’enfant d’un adulte référent (enseignant, CPE, AESH, infirmière) et d’un moment de contact régulier, même bref.
- Reposez les deux questions chaque trimestre, y compris au collège et au lycée, et notez les réponses dans le dossier.
- En cas de harcèlement, informez les parents et l’établissement, et donnez le numéro national 3018 (gratuit et anonyme, 7 jours sur 7, de 9 h à 23 h).
À éviter : conseiller seulement d’« ignorer » ; présenter un entraînement aux habiletés sociales comme la solution, comme si l’enfant était responsable ; réunir victime et auteur pour « s’expliquer ».
À télécharger gratuitement : deux grilles de repérage
Un questionnaire d’observation pour les enseignants (3 minutes) et un entretien guidé pour les professionnels (5 à 10 minutes), conçus pour les élèves autistes, TDAH ou dys, avec une conduite à tenir. Elles s’inspirent de l’Assessment of Bullying Experiences (ABE), un questionnaire américain conçu pour les jeunes neurodivergents (Morton et al., 2021), sans en reprendre les items. Ce sont des aides au repérage, non validées : une traduction française officielle et validée de l’ABE serait à souhaiter.
